Premier chapitre
Précisions de l'Auteur : L'action de ce livre se déroule vers le milieu des années 1990.
Dimanche 19, 10 heures.

   Brigade de Gendarmerie d'Ontrange…

  En ce dimanche matin de septembre, le soleil, chaud pour la saison, illumine le bourg paisible d'Ontrange, chef-lieu de canton situé aux confins du Poitou et de l'Anjou .

  Hormis les quelques chasseurs qui courent la campagne environnante, les habitants semblent encore tous endormis. Seuls, les oiseaux perchés sur les arbres qui ornent la place de l'église, troublent cette sérénité par leurs piaillements incessants. Le maréchal des logis-chef Serge Gibot est occupé à se raser, après avoir pris un bain au saut du lit. Son épouse Nicole et leurs deux enfants désirant visiter un zoo installé à quelques kilomètres, il souhaite profiter de cette journée de repos pour satisfaire aux désirs de toute sa petite famille. Pour agrémenter le programme et pour profiter pleinement du soleil, un pique-nique a été décidé, à la grande joie des enfants, sur les bords du lac récemment aménagé à l'intérieur du parc zoologique.

   Le maréchal des logis-chef Gibot est un garçon athlétique d'une trentaine d'années. Il est arrivé à Ontrange avec sa famille depuis seulement neuf mois, portant un galon tout neuf, ayant été promu au grade supérieur depuis le premier janvier. Le commandement de cette petite brigade rurale le satisfait d'ailleurs pleinement puisque, après avoir obtenu son diplôme d'officier de police judiciaire alors qu'il servait en brigade des recherches, il souhaitait obtenir un poste à responsabilités. Il a donc sous ses ordres cinq gendarmes, dont un possède la qualité d'officier de police judiciaire. Ce dernier, le gendarme Quillet, assume donc les fonctions d'adjoint au commandant de brigade. Le chef Gibot est d'ailleurs doublement satisfait, puisqu'il avait fait figurer la brigade territoriale d'Ontrange à la première place sur la liste des six postes qu'il avait dû établir, à la suite de son inscription au tableau d'avancement.

  Plusieurs raisons avaient motivé son choix pour cette unité. Tout d'abord son implantation géographique, qui lui avait permis de ne pas trop s'éloigner de sa région natale. Il était né dans le département voisin, et une partie de sa famille, ainsi que celle de son épouse, y étaient encore installées. Ensuite, l'activité de cette brigade, qui assure la surveillance de huit mille personnes environ, dispersées sur neuf communes, lui plaisait. Bien qu'étant située en zone rurale, la circonscription avait le privilège de jouxter celle du chef-lieu du département, ville de soixante mille habitants. La présence de ce centre urbain à proximité amenait donc un nombre important d'affaires judiciaires dans la circonscription de la brigade d'Ontrange, ce qui n'était pas pour déplaire à son nouveau "patron". Enfin, sa famille disposait d'un logement de fonction correspondant tout à fait à ses désirs, ce qui, faut-il le préciser, n'avait pas toujours été le cas depuis le début de sa carrière, dix années plus tôt.

   Il est donc dix heures ce dimanche matin et, tandis que le chef termine de se raser, Nicole prépare le panier pour le pique-nique. Pendant ce temps, Nelly et son frère Jérôme jouent dans la baignoire, joignant ainsi l'utile à l'agréable. Brusquement la sonnerie du téléphone intérieur vint troubler ces préparatifs. Inquiet, le chef s'empressa de décrocher l'appareil. Il reconnut immédiatement la voix de Quillet :

   - Allô ! Chef ? Excusez-moi de vous déranger, mais c'est très important.

   - Que se passe-t-il ?

  - Bien voilà. Je viens d'être appelé par Monsieur Brochu, le garde-champêtre de Boilleu. Un de ses voisins vient de découvrir le cadavre d'une vieille dame. D'après ce qu'il me dit, elle aurait été assassinée, car elle porte une plaie importante à la tête et elle baigne dans une mare de sang. Il m'a dit que rien n'avait été touché, et je lui ai demandé qu'il veille, en nous attendant, à ce que personne ne s'approche des lieux.

   - Très bien. Il est bien sûr qu'elle est décédée ?

   - Absolument. Je lui ai d'ailleurs posé la question.

   - A propos, comment s'appelle cette dame ?

   - Madame Vailly. Elle habitait seule dans sa maison.

   - Bien. Prévenez immédiatement le capitaine. Je me change et j'arrive.

   Alors qu'il raccrochait le combiné, Nicole vit bien que son mari était soucieux et, bien que n'ayant pas entendu les paroles de Quillet, elle avait parfaitement compris que quelque chose de grave était arrivé.

   Elle scruta le visage de son époux d'un regard interrogateur :

   - Tu peux ranger ton panier ! Quillet vient de m'annoncer qu'une vieille dame de Boilleu a probablement été assassinée. Il faut évidemment que je me rende sur les lieux.

   - Ce n'est pas possible !

   - Hélas, si !

  - Eh bien, ce n'est pas encore aujourd'hui que nous allons visiter le zoo! Les enfants vont être bien déçus.

  Le chef n'écoutait déjà plus son épouse. Il s'était précipité dans la chambre à coucher. En un temps record il revêtit sa tenue, tout en se félicitant de s'être rasé tôt, bien qu'étant en repos. En bouclant rapidement son ceinturon, il apprécia la décision récente de la Direction Générale de la Gendarmerie qui supprimait le port du baudrier. Il embrassa Nicole et les enfants. Ceux-ci, toujours occupés à jouer dans leur bain, ne comprirent pas ce qui arrivait en voyant leur père quitter l'appartement habillé en "gendarme".

  Tandis qu'il descendait les deux étages de l'immeuble et qu'il traversait la cour pour se rendre au bureau, Gibot essayait d'imaginer ce qui l'attendait à Boilleu. Il espérait que la mort de cette vieille dame ne serait qu'accidentelle… une chute sur un meuble ou autre objet quelconque aura provoqué cette plaie. Après tout, le garde-champêtre de la commune n'était pas un spécialiste. De plus, il n'aura certainement pas perdu de temps à inspecter les lieux avec minutie !

   En faisant son entrée au bureau, il constata que les gendarmes Quillet et Marette s'étaient équipés pour le départ, tandis que Gratien, désigné pour assurer la permanence allait rester seul à la brigade. Il remarqua aussi que le Trafic tout neuf était stationné, prêt à démarrer sur le petit parking devant la brigade.Il s'inquiéta auprès de Quillet :

   - Avez-vous rendu compte au capitaine ?

   - Oui! oui! Il m'a dit qu'il allait se rendre sur les lieux et qu'il prévenait la brigade des recherches.

   - Est-ce qu'un médecin a été appelé ?

   - Je viens de le faire. C'est le Docteur Courant qui est de permanence, et il est sorti pour une urgence. Son épouse m'a répondu qu'il se rendait à Boilleu dans vingt à vingt cinq minutes environ.

   Le chef s'empara de son sac de correspondance et vérifia qu'il contenait ce dont il avait besoin. En se dirigeant d'un pas rapide vers le Trafic, il demanda aux deux gendarmes qui le suivait :

   - Avez-vous vérifié que tout le matériel est bien dans la voiture ?

   - Oui oui chef ! Répondit Marette, nous avons tout ce qu'il nous faut.

  - Au fait, demanda-t-il à ses deux subordonnés, savez-vous où elle habite cette dame Vailly ?

   Le Gendarme Quillet lui répondit par l'affirmative, tout en s'installant au volant. Il expliqua que la septuagénaire demeurait dans une petite maison isolée, située au lieudit "La Vigne Folle", en bordure du chemin départemental n° 9.

  Après un instant de réflexion, le chef se souvint alors qu'il avait, quelques semaines auparavant, rendu visite à cette personne, dans le cadre d'une campagne de sensibilisation contre les agressions de vieillards, qu'il avait décidé de mener dans sa circonscription.

   Madame Vailly était veuve depuis de nombreuses années, et elle vivait seule à "La Vigne Folle". Comme la plupart des personnes âgées, elle s'obstinait à conserver chez elle ses économies provenant d'une pension et d'une mince retraite. Lors de cette visite, le chef avait appris que, malgré l'insistance de ses enfants qui voulaient l'installer chez eux, elle préférait rester seule dans cette maison qui était son unique univers puisqu'elle y était née et qu'elle ne l'avait jamais quittée. De plus, son fils et sa fille étaient à Paris, et elle disait avec une pointe d'humour que "devenir parisienne à soixante-dix ans la ferait mourir prématurément".

   En la quittant, le chef avait acquis la certitude que "la grand-mère Vailly" ne changerait pas d'avis en ce domaine, pas plus d'ailleurs que pour la décider à ouvrir un compte bancaire. Elle lui avait en effet répondu, alors qu'il insistait sur les dangers qu'elle courait en conservant son argent chez elle :

  - Ne vous inquiétez pas pour moi, celui qui trouvera ma chaussette n'est pas encore de ce monde, et puis les banquiers sont tous des voleurs !

   Tandis que le Trafic roulait bon train dans la campagne, la déception pouvait se lire sur le visage du chef. Il se reprochait de ne pas avoir assez insisté auprès de la vieille dame lors de cette visite. L'hypothèse de l'accident à laquelle il pensait quelques minutes plus tôt ne le convainquait plus du tout, et, secrètement, il reconnut qu'il avait en fait envisagé cette supposition pour se rassurer.

   La question du gendarme Quillet l'arracha à ses pensées :

   - Qu'est-ce que vous pensez de cette affaire, chef ?
 
   - Eh bien, je pense que nous allons avoir du "pain sur la planche!" A mon avis, elle a dû être agressée au cours de la nuit par des voyous qui en voulaient à son argent. Il va falloir effectuer des constatations minutieuses, car, s'il s'agit bien d'une agression, les auteurs n'ont certainement pas laissé beaucoup de traces.

    Il s'adressa ensuite à Marette :

   - Lorsque nous arriverons sur les lieux, vous vous placerez auprès de la petite barrière en bordure de la route, et vous empêcherez les curieux d'entrer dans la cour. En même temps, vous en profiterez pour leur poser quelques questions, on ne sait jamais !

   - Entendu, chef !

  Après avoir traversé le bourg de Boilleu, le Trafic s'engagea sur le C.D 9. Quelques centaines de mètres plus loin, les trois enquêteurs aperçurent la petite maison de Madame Vailly. Comme le chef l'avait prédit, un groupe d'une dizaine de personnes s'agitait devant la cour. Observant les consignes du gendarme Quillet, Monsieur Brochu, le garde-champêtre, n'avait autorisé quiconque à pénétrer à l'intérieur.

 - Quillet, avant toute chose, essayez de retrouver d'éventuelles traces de pneumatiques ou de chaussures sur les accotements avant qu'elle ne disparaissent.

   - Bien chef !

   En traversant le petit groupe, le commandant de brigade reconnut Monsieur Griet, le maire de Boilleu.

   - Bonjour, Monsieur le Maire !

  - Bonjour chef ! Ah, quelle affaire ! Je viens d'arriver à l'instant. C'est Madame Brochu qui m'a prévenu à la demande de son mari.

   - Il a très bien fait. Il est en effet préférable que vous soyez là.